Savonarola, Girolamo

Dizionario di eretici, dissidenti e inquisitori nel mondo mediterraneo [ISBN 978-88-942416-0-0]

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Biographie

Girolamo Savonarola est né le 21 septembre 1452 à Ferrare, dans une famille liée aux Este — son grand-père, Michele, originaire de Padoue, avait été élu médecin de la cour en 1440 par le marquis Nicolas III d’Este. Alors que sa famille le destinait à suivre les traces de son aïeul, Savonarole abandonne ses études de médecine et quitte la maison familiale en avril 1475 pour entrer dans le couvent dominicain de Bologne, parce que, explique-t-il dans une lettre adressée à son père, la corruption des mœurs lui est devenue insupportable, «che el seculo è venuto a tanto che più non si trova chi faccia bene». Ainsi, dès le début de sa vocation religieuse, Savonarole, qui prononce ses vœux en mai 1476 et est admis au diaconat en 1477, envisage le monde contemporain selon une vision pénitentielle. Comme ses supérieurs souhaitent le préparer à la prédication, il acquiert une solide connaissance des Écritures saintes, mais aussi de la tradition aristotélicienne relue par Thomas d'Aquin. En 1482, élu lecteur au couvent San Marco, il se rend à Florence, où il prêche pour l’avent puis pour le carême 1483 devant les religieuses bénédictines des Murate ; il prêche également parfois dans l’église d’Orsanmichele, avant de se voir confier la prédication du carême 1484 dans l’église de San Lorenzo, paroisse des Médicis.
Savonarole raconte lui-même qu’il a eu la révélation de son message prophétique en 1484 : l’Église sera «flagellée et renouvelée» (flagellata e rinnovata), et cela ne saurait tarder. Il annonce ce message à San Gimignano au cours du carême de l’année suivante. En 1486, il prêche à nouveau pour le carême, toujours à San Gimignano, continuant à prédire la proximité des fléaux et du renouveau pour l’Église. Nommé «maître des études» au couvent San Domenico de Bologne en 1487, Savonarole prêche ensuite dans différentes villes de Toscane et de Lombardie (les moines des deux régions sont alors inclus dans une seule et même «province» de l'ordre dominicain).
À la demande de Laurent le Magnifique, lui-même influencé par Gianfrancesco Pico della Mirandola, Savonarole, reprenant sa place de lecteur au couvent San Marco en 1490, s’installe définitivement à Florence. Il commence sa prédication le 1er août, autour de l’Apocalypse puis de la Genèse. Elu prieur du couvent en juillet 1491, il prêche le carême 1492 dans l’église San Lorenzo, annonçant le renouveau de l’Église, la conversion des Infidèles, la proximité des fléaux. Le 6 avril, après que la foudre est tombée sur la coupole de Santa Maria del Fiore, il annonce que le glaive de Dieu est sur le point de s’abattre sur Florence pour la punir de ses péchés : «Ecce gladius Domini super terram, cito et velociter». Par ailleurs, il n'a de cesse d'obtenir la séparation de la province dominicaine toscane par rapport à la province lombarde. Bénéficiant, pour des raisons politiques, de l'appui de Pierre de Médicis, Savonarole obtient satisfaction : un bref du 22 mai 1493 autorise le couvent San Marco à se détacher de la congrégation lombarde. Il entrevoit alors que Florence pourrait avoir un rôle privilégié dans la réforme de l'Église qu'il appelle de ses vœux.
Au cours du carême 1494, prêché à San Lorenzo, Savonarole édifie une arche mystique destinée à accueillir les Florentins repentants qui voudraient fuir les tribulations. Le 21 septembre, il entame le cycle des sermons sur Aggée, où il développe l’idée selon laquelle le franchissement des Alpes trois semaines auparavant par le souverain français Charles VIII est le signe divin que le moment est désormais venu de lancer la réforme. Envoyé comme ambassadeur auprès du roi, il obtient la garantie que Florence sera épargnée.
Après que le parlement du 2 décembre a aboli les conseils médicéens (Pierre de Médicis a été contraint de fuir le 9 novembre), Savonarole intervient véritablement dans la res publica, louant le modèle politique du régime vénitien, réclamant la «paix universelle» et exhortant les Florentins à se convertir au «bien vivre».
Mais l’hostilité croissante du pape Alexandre VI et les événements liés aux guerres d’Italie (Savonarole refuse que Florence adhère à la ligue anti-française constituée en mars 1495) le rendent plus vulnérable. Après le cycle de sermons sur Job, un bref papal en date du 21 juillet 1495 l’invite d’ailleurs à se rendre à Rome. Le prédicateur refuse, mais un nouveau bref du 8 septembre lui interdit de prêcher, l’accuse d’hérésie et le menace d’excommunication. Frère Domenico da Pescia le remplace alors en chaire. À la demande de la seigneurie, qui obtient également l’accord oral du pape, Savonarole recommence à prêcher le 11 février 1496, avec le cycle de sermons sur Amos et Zaccharie, puis jusqu’en novembre avec les sermons sur Ruth et Michée. À la fin de l’année, il commence à prêcher sur Ézéchiel, appelant à faire justice contre les ennemis de la réforme morale et politique.
La position de Savonarole est cependant de plus en plus fragile, d’autant que Charles VIII a signé une trêve avec l’Espagne et que Pierre de Médicis cherche à revenir à Florence. Les émeutes dues à la famine créent un contexte tendu dans la cité du lys. Les magistrats en charge de la sécurité de l’État accusent Savonarole de susciter le désordre et lui interdisent de prêcher le 3 mai 1497. Quelques semaines plus tard, il reçoit un bref qui l’excommunie pour avoir refusé d’unir San Marco à la congrégation tosco-romaine. Le pape y ajoute une suspicion d’hérésie. La condamnation en août 1497 des conjurés médicéens scelle définitivement les oppositions entre les partisans de Savonarole (les piagnoni) et ses adversaires (les arrabbiati). Frère Jérôme cesse alors de prêcher et multiplie les textes écrits, avant de remonter en chaire en février 1498 pour commenter l’Exode, d’abord dans le Duomo puis au couvent San Marco où il se replie.
Devant une foule immense, Savonarole continue à dénoncer l’excommunication dont il a été l’objet. À vrai dire le pape avait proposé l’annulation de la sentence, en échange de l’adhésion de Florence à la ligue anti-française. Mais face au refus de la seigneurie et à la rébellion ouverte de frère Jérôme, Alexandre VI brandit une menace efficace : le chantage économique. Pour protéger les biens des marchands florentins à Rome, la seigneurie demande alors à Savonarole de renoncer à prêcher, tout en ne le livrant pas au pape pour ménager les piagnoni.
Le prédicateur prononce son dernier sermon le 18 mars 1498. Le lendemain de l’échec de l’épreuve du feu à laquelle s’était soumis frère Domenico da Pescia le 8 avril 1498, Savonarole est arrêté. La seigneurie obtient du pape l’autorisation d’interroger frère Jérôme et ses compagnons, avant que n’arrivent deux commissaires apostoliques le 19 mai. Après plusieurs jours d’interrogatoire et de torture, Savonarole est condamné à mort à l’issue d’un procès conduit aussi bien par les autorités politiques florentines que par les représentants du pape. Il est dégradé, pendu et brûlé le 23 mai 1498. Ses cendres sont dispersées dans l’Arno pour éviter que ses reliques deviennent un objet de vénération.

Le religieux et le politique

Les théologiens convoqués par le pape Alexandre VI n’ont pas pu apporter la preuve que Savonarole ne respectait pas l’orthodoxie de l’Église romaine. Du reste, seuls une quinzaine de sermons ainsi que le Dialogus de veritate prophetica avaient été mis à l’index par le pape Paul IV avant d’en être retirés par Léon XIII à la fin du XIXe siècle. Si les accusations d’hérésie portées contre frère Jérôme se révèlent donc sans fondement d’un point de vue théologique, il peut toutefois être considéré comme hérétique si l’on songe que sa position était bien souvent contraire à ce à quoi les Florentins étaient habitués. Un des axes de la pensée savonarolienne est d’ailleurs l’exhortation à renoncer à la «vieille coutume» (vecchia consuetudine) en faveur d’un «nouvel usage» (nuova usanza).
De façon symptomatique, la façon dont Savonarole s’exprime en chaire illustre sa volonté d’employer une langue nouvelle : ses sermons, prononcés selon Cerretani «à la manière des apôtres» (all’apostolesca), ne cherchent pas à respecter le code des artes praedicandi et privilégient la «simplicité» au détriment des artifices esthétiques. Même si le concile de Tours avait déjà recommandé aux prédicateurs d’employer la langue vulgaire pour être compris de tous, pratique que les ordres mendiants avaient répandue dès le XIIIe siècle, Savonarole néglige les «subtilités» (sottilità), c’est-à-dire, selon sa définition, les figures de style et le latin parce qu’il veut s’adresser aux «simples» (persone semplici) et non aux «savants» (dotti).
Ces simples, ce sont les femmes et les jeunes filles nubiles, dont la réforme vestimentaire voulue par Savonarole est pour lui une façon d’exhorter les Florentins à revenir à la simplicité des premiers chrétiens. Pourtant traditionnellement condamnées au silence et exclues de l’espace public, ces Florentines participent de la sorte à la réforme de la cité. Les simples, ce sont aussi les Florentins âgés de six à vingt ans, dont Savonarole estime qu’ils ont compris quel est le projet de Dieu pour Florence parce que d’après lui ils rejettent le gouvernement tyrannique des Médicis et l’enseignement de leurs aînés. Dans une société traditionnellement gérontocratique, Savonarole présente les fanciulli comme détenteurs de la sagesse et fait d’eux des modèles à imiter, renversant ainsi la hiérarchie des générations.
Savonarole fait donc confiance à une population qui est laissée en marge de la société florentine pour promouvoir et préserver la réforme de la cité, qui est une réforme à la fois morale, religieuse et politique : la réforme politique, incarnée par le grand conseil, fruit des amours entre une Florence renouvelée et le Christ, est en effet aussi bien la condition essentielle que la conséquence heureuse de la réforme religieuse, elle-même noyau et fruit de la réforme morale. Dans une cité où Côme de Médicis avait affirmé qu’il n’était pas possible de «gouverner avec des Notre Père» (non si regge co’ paternostri), Savonarole applique à un événement politique (la descente d’un souverain étranger) une grille de lecture religieuse (ce souverain est envoyé par Dieu pour punir la population de ses péchés et l’inviter à la pénitence).
Si bien que la désobéissance de Savonarole au pape, qui lui vaut une accusation d’hérésie, n’est pas seulement religieuse. Certes, il conteste la façon qu’a Alexandre VI de conduire l’Église, estimant que son attitude religieuse est indigne de son autorité spirituelle. Mais le prédicateur pense aussi qu’il est contraint d’intervenir dans la sphère temporelle pour annoncer et orchestrer la renovatio dont Dieu, dit-il, l’a chargé. Or, lorsque frère Jérôme identifie Charles VIII comme l’instrument du nécessaire renouvellement de l’Église, il entrave l’union que les États de la péninsule cherchent à créer contre la France. Sa désobéissance religieuse au pape, qu’il justifie au nom de la suprématie divine, est donc également politique.
Les juges de Savonarole ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, eux qui ont organisé son procès à Florence, lieu où il défendait le grand conseil, plutôt qu’à Rome, lieu où résidait le supérieur religieux à qui il avait désobéi. Et ce sont les arrabbiati, ses opposants politiques, qui ont cherché à lui faire avouer qu’il n’était pas le prophète qu’il prétendait être ; ils cherchaient en effet à dénoncer celui qu’ils voyaient comme un intrigant politique qui remettait en cause les repères traditionnels de leur société.

Oeuvres

La transcription des cycles des sermons a été publiée à Rome chez Angelo Belardetti, de 1955 à 1971 (Edizione Nazionale delle Opere).
Il convient de mentionner également, toujours chez Belardetti, les différents textes écrits par Savonarole : De simplicitate christianæ vitæ, Triumphus Crucis, Poesie, Compendio di rivelazioni, testo volgare e latino, Dialogus de veritate prophetica, Operetta sopra i dieci comandamenti di Dio, Scritti filosofici, Scritti apologetici, et le Trattato sul governo di Firenze.

Bibliographie

  • Stefano Dall’Aglio, Savonarola e il savonarolismo, Cacucci, Bari 2005.
  • Mario Ferrara, Nuova bibliografia savonaroliana, Topos Verlag, Vaduz 1981.
  • Stella Fletcher, Girolamo Savonarola. Oxford Bibliographies online Research Guide, Oxford University Press, Oxford 2010.
  • Anna Fontes, Jean-Louis Fournel, Michel Plaisance (éds.), Savonarole. Enjeux, débats, questions (Actes du colloque international, Paris, 25-26-27 janvier 1996), Université de la Sorbonne Nouvelle, Paris 1997.
  • Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini, La politique de l’expérience. Savonarole, Guicciardini et le républicanisme florentin, Edizioni dell’Orso, Alessandria 2002.
  • Gian Carlo Garfagnini (éd.)), Studi savonaroliani. Verso il V centenario, Sismel Edizioni del Galluzzo, Firenze 1996.
  • —, Savonarola e la politica, Sismel Edizioni del Galluzzo, Firenze 1997.
  • —, Savonarola. Democrazia Tirannide Profezia, Sismel Edizioni del Galluzzo, Firenze 1998.
  • —, Questa è terra tua. Savonarola a Firenze, Sismel Edizioni del Galluzzo, Firenze 2000.
  • —, Savonarola 1498-1998. Una città e il suo profeta. Firenze di fronte al Savonarola, Sismel Edizioni del Galluzzo, Firenze 2001.
  • Lorenzo Polizzotto, «The Elect Nation». The Savonarolan Movement in Florence 1494-1545, Clarendon Press, Oxford 1994.
  • Roberto Ridolfi, Vita di Girolamo Savonarola, Sansoni, Firenze 1981.
  • Joseph Schnitzer, Savonarola, Fratelli Treves, Milano 1931, 2 vol.
  • Donald Weinstein, Savonarola and Florence : Prophecy and Patriotism in the Renaissance, Princeton University Press, Princeton 1973.
  • —, Savonarola: The rise and Fall of a Renaissance Prophet, Yale University Press, Yale 2011.

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Article written by Cécile Terreaux-Scotto | Ereticopedia.org © 2015

et tamen e summo, quasi fulmen, deicit ictos
invidia inter dum contemptim in Tartara taetra
invidia quoniam ceu fulmine summa vaporant

[Lucretius, De rerum natura, lib. V]